Par Pr. Abdelkrim Hizaoui
Kameleddine Labidi, journaliste et activiste des libertés de l’information en Tunisie et dans le monde arabe, décédé à Washington le 17 janvier dernier, a été une figure singulière du mouvement des droits humains durant les quatre dernières décennies.
Au lendemain de la chute du régime de Ben Ali le 14 janvier 2011, la réforme du système médiatique tunisien figurait en tête des priorités de la transition démocratique. En cette période de trouble et d’instabilité, un nom a pourtant fait consensus pour diriger l’instance qui sera chargée du chantier de la réforme des médias et de la communication, celui de Kamel Labidi.
Ayant connu Kamel dès le milieu des années soixante-dix, notre amitié ininterrompue depuis m’oblige à lui rendre ce modeste hommage en guise de témoignage fraternel ultime.
Les locaux de l’Institut de Presse (IPSI) étaient encore à la Faculté du 9 avril. Kamel y était inscrit une année avant moi, au temps de la double licence. Sa licence principale était l’anglais, la mienne était le droit. Kamel revenait d’un séjour de deux années en Grande Bretagne et avait déjà cet air « british » qui ne le quittera plus.
Nous entrâmes comme journalistes à l’agence de presse national TAP presque en même temps, à la fin de 1976. Kamel démarrait ainsi une carrière de journaliste qui allait être contrariée lors des événements du 26 janvier 1978, date d’une grève générale sanglante qui a opposé le régime bourguibien à la centrale syndicale (UGTT). Il fallait choisir son camp et Kamel, dont le père était un militant et responsable destourien respecté, aurait dû s’aligner sur le parti au pouvoir. Surtout que ce parti (le PSD) était dirigé par l’influent Mohamed Sayah, qui se trouve être (on le saura plus tard) le cousin germain de Kamel. Mais Kamel le syndicaliste ne fit pas le « bon choix », il fut donc licencié de la TAP sans avoir commis la moindre faute professionnelle. Cette injustice le marquera durablement et forgera son destin de rebelle puis d’activiste des droits humains. Kamel réintégrera la TAP au début des années quatre-vingt, suite à l’annulation de son licenciement abusif.
Loin de céder à la résignation, Kamel décida de mettre à profit son chômage forcé pour s’inscrire en DEA (Master) à l’université de Paris 2, où il me retrouva et assista à la soutenance de ma thèse en décembre 1982. J’ai partagé avec lui quelques contacts syndicaux parisiens, notamment celui de Paul Parisot, patron du syndicat des journalistes CFDT puis inoubliable président de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ). C’est durant son mandat que l’AJT a été élue au bureau exécutif de la FIJ, en la personne de Mokhtar Trifi, alors journaliste à Essabah.
De retour à la TAP, Kamel voit l’histoire se répéter quand il fut de nouveau licencié, cette fois sous Ben Ali et définitivement. Son crime ? avoir publié, dans le journal La Croix, une interview (sans complaisance) de Moncef Marzouki, alors candidat auto-proclamé à l’élection présidentielle de 1994. Afin de le priver de ses soutiens extérieurs, le pouvoir décida de lui retirer son passeport, la veille de son départ pour la grande conférence régionale de l’UNESCO à Sanâa (Yémen, janvier 1996).
Depuis la récupération de son passeport et jusqu’en 2011, Kamel Labidi deviendra l’activiste arabe de référence dans la lutte pour les libertés de l’information et sera de tous les combats pour la défense des journalistes persécutés.
C’est donc tout naturellement qu’il intégrera Amnesty International, d’abord à Tunis puis à Beyrouth et à Londres. Il sera en même temps l’un des animateurs de IFEX, réseau de 100 organisations dans 70 pays défendant les droits de tous à la liberté d’expression et à l’accès à l’information. Son infatigable plaidoyer pour la liberté de la presse lui vaudra une nomination au bureau directeur de ARTICLE 19, l’organisation britannique de défense du droit d’accès à l’information. Ce sera ensuite au tour du Committee To Protect Journalists (CPJ, New York) de solliciter son expertise.
Son activité d’enquêteur de terrain sur l’état des libertés de l’information dans le monde arabe lui vaudra l’estime, de Rabat à Sanâa, de la plupart des journalistes poursuivis ou emprisonnés. Chef du gouvernement tunisien en 2012, Hamadi Jebali n’a-t-il pas évoqué, à plusieurs reprises son « ami » Kamel Labidi, en souvenir des visites qu’il lui rendait au temps où il était poursuivi notamment en tant que directeur du journal « Al Fajr », organe du parti Ennahdha.
Après le 14 janvier, une nouvelle page s’ouvre pour la Tunisie à la faveur d’une révolution populaire qui a mis fin au régime autocratique de Ben Ali. Le rêve partagé d’une Tunisie démocratique n’était plus un horizon lointain mais le chantier de la transition est immense et le pays avait besoin de ses meilleurs enfants, celles et ceux qui n’ont pas vendu leurs âmes pour obtenir des postes et autres avantages offerts par le régime déchu à sa « clientèle ».
Cette vague d’espoir inédite a vu revenir quelques tunisiens illustres de l’étranger, prêts à sacrifier leur carrière internationale au service du pays. Kamel était de ceux-là, il releva le défi de diriger l’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC), créée par décret-loi en date du 2 mars 2011. La tâche était immense et les moyens insignifiants. L’INRIC n’avait quasiment pas de budget propre et les membres de son conseil étaient des bénévoles. Malgré ces contraintes, le siège de l’INRIC de l’Avenue Jugurtha à Tunis allait devenir le lieu de rendez-vous de tout ce que Tunis compte comme journalistes, patrons de presse, juristes et autres activistes des droits humains. Grâce à la synergie entre l’INRIC et la Commission de l’information de la Haute Instance de Réalisation des Objectifs de la Révolution (HIROR), les équipes bénévoles de juristes, de professionnels et de militants des droits humains ont travaillé sans relâche avec les professeurs Ridha Jenayah et Mustapha Ben Letaief, coordinateurs respectifs des projets de décrets-lois 115 et 116.
L’agenda du président de l’INRIC était par ailleurs saturé de rendez-vous avec les représentants des acteurs de la coopération internationale en matière d’information et de communication, accourues en nombre observer et soutenir l’expérience pionnière du « printemps arabe ».
Pour donner du contenu à l’ébauche de politique publique de l’information-communication voulue par l’INRIC, Kamel a sollicité le gratin de l’expertise internationale. En plus des opérateurs dominants (Les britanniques BBC Media Action et Article 19, la française CFI, l’allemande DWA, la scandinave IMS …), on a exploré les expériences des pays qui ont connu des transitions démocratiques comme l’Afrique du Sud et la République Tchèque. Bien évidemment, l’UNESCO a renforcé son bureau de Tunis et désigné à sa tête l’un de ses meilleurs experts, Mehdi Ben Chellah, qui travaillait de pair avec le Sud-Africain Guy Berger, militant anti-apartheid et directeur de la Division des de la liberté d’expression et du développement des médias de l’UNESCO. Pour la sélection des nouvelles chaines de radio et de télévision, l’INRIC fit appel à Steve Buckley, président de l’AMARC.
Le travail accompli durant les quelque huit mois avant les élections d’octobre 2011 est impressionnant : élaboration des cahiers des charges des nouvelles chaines de radio et de télévision avec attribution des recommandations de licences, élaboration du nouveau cadre législatif des libertés de l’information et de la communication (décrets-lois 115 et 116 du 2 novembre 2011 organisant les libertés d’expression et de presse ainsi que celles de la communication audiovisuelle), supervision des nominations à la tête des médias publics et du CAPJC …
Le travail de l’INRIC, durant les quelque 15 mois d’existence a été couronné d’un rapport général documentant l’état des lieux du secteur et présentant des recommandations sectorielles basées sur les résultats des différents ateliers de réflexion organisés par l’INRIC. Ce rapport, publié en arabe, français et anglais, demeure une référence pour les chercheurs et autres observateurs du paysage médiatique tunisien.
Avec peu de moyens, Kamel Labidi a réussi à créer une dynamique inédite autour d’un projet ambitieux, celui de jeter les fondations d’un système médiatique conforme aux normes internationales en vigueur dans les pays démocratiques. Kamel pensait pouvoir continuer le travail après l’entrée en fonction du gouvernement de Hamadi Jebali en janvier 2012. Mais hélas, c’est le contraire qui s’est produit. Assoiffés de pouvoir, les dirigeants islamistes d’Ennahdha avaient hâte de vassaliser de nouveau les médias et ne se privèrent pas de discréditer les acquis de la révolution réalisés avant leur accès au pouvoir.
C’est ainsi qu’en juillet 2012, se voyant marginalisé par les nouveaux dirigeants de la Kasbah, Kamel Labidi convoque une conférence de presse et annonce sa décision de saborder l’INRIC. Depuis, le chantier de la réforme est à l’arrêt et les fragiles acquis en matière de libertés de l’information et de gouvernance des médias publics sont continuellement grignotés. Avec amertume mais sans découragement, Kamel avait repris son « bâton de pèlerin » pour continuer son combat pour un journalisme au service du public, dans la société civile tunisienne aussi bien qu’au sein des organisations internationales spécialisées.
Kamel Labidi restera dans nos mémoires comme une figure morale engagée dans un combat inégal contre des prédateurs politico-médiatiques sans foi ni loi.
A nous, qui partageons ses valeurs, de lui offrir une ultime victoire posthume en défendant becs et ongles les acquis pour lesquels il s’était battu avant et après 2011, notamment les libertés inscrites dans les décrets-lois 115 et 116, la régulation indépendante de l’audiovisuel, le droit d’accès à l’information et la protection des journalistes.
